Collectif Mangeons Mieux

Portrait : Laure Cubeau

Laure Cubeau

Série: portraits

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Collectif : Bonjour Laure, peux-tu te présenter ?

Laure : Je m’appelle Laure, j’ai 41 ans et je suis la maraîchère de la ville de Châteaubernard.

Collectif : Peux-tu nous parler de ton parcours ?

Laure : Oui, il est assez atypique. Je suis en reconversion professionnelle depuis 7 ans maintenant. Avant je travaillais dans l’audiovisuel jeunesse à Paris et il y a eu besoin d’un retour aux sources. Mes grands-parents étaient agriculteurs, mon grand-père et ma grand-mère ont toujours eu un énorme potager pour nourrir la famille, et il nous est apparu, avec David, mon conjoint, de se lancer dans le maraîchage. Ça nous semblait être en adéquation avec nos valeurs.

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Collectif : Est-ce que tu peux nous parler de ta reconversion, ce qui t’y a amené, pourquoi cette nouvelle voie ?

Laure : Ça faisait 10 ans que j’étais à Paris. Je suis originaire de Poitiers. David était ici en Charente et on a fait les allers-retours pendant trois ans entre Cognac et Paris. La vie parisienne ne me convenait plus, c’était un peu trop bruyant, un peu trop de monde, les appartements trop petits, un peu trop de pollution…
On voulait se rejoindre, avoir un projet commun et qui nous correspondait, qui correspondait à nos valeurs environnementales.
Manger sain, être dans un monde un peu plus sain, faire ce qu’on pouvait, en tout cas à notre échelle, pour « sauver la planète ».
Donc on a cherché du travail sur le Grand Ouest, dans des entreprises telles que Léa Nature, des choses comme ça. On n’a pas trouvé donc on s’est dit: « mais pourquoi on ne lancerait pas notre activité ? ».
C’est à partir de là que David a pris un congé de formation pour avoir un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole, option maraîchage bio, à Saintes.

Avant je travaillais dans l'audiovisuel jeunesse à Paris et il y a eu besoin d'un retour aux sources.

Laure

De mon côté, j’ai fait des formations courtes avec les Chambres d’Agriculture, les antennes bio de la chambre d’agriculture que sont la MAB, le GAB et Agrobio 79. Je suis allée travailler en même temps dans des exploitations de différentes tailles, de 1 à 10 hectares, pour voir ce qui nous convenait.
D’un côté, on avait la pratique avec moi, et de l’autre côté on avait le théorique avec David. Et c’est comme ça qu’on a finalement formé sur le papier notre ferme idéale. Après, on s’est mis en recherche de foncier.

Collectif : Peux-tu nous parler du projet qui s’est mis en place avec la mairie ?

Laure : En fait depuis le début, on a eu 5 projets fonciers qui n’ont pas fonctionné. Le dernier a duré 2 ans, avant celui-ci. C’était au sud de Niort, il y avait 5 hectares aussi, et c’était un peu compliqué parce que c’était Monuments de France. Ensuite on a eu un problème avec le bâtiment agricole, qu’on n’a pas pu acquérir et sans bâtiment, on se voyait mal faire du maraîchage, donc on a arrêté.

Au moment où on a arrêté, vu qu’on s’était quand même créé un réseau pendant ces 5 années de recherche, on nous a appelé pour nous dire qu’il y avait toujours Châteaubernard. On connaissait déjà le projet, mais il n’était pas aussi conséquent, puisqu’on nous parlait d’1 hectare. De notre côté on se voyait sur une ferme de minimum 5 hectares pour que ça puisse être viable à long terme et faire vivre notre famille. Que le projet soit rentable, simplement. On ne voulait pas juste vivre en autarcie avec nos légumes.

Sans eau, le projet tel qu'il était devenait obsolète.

On nous a rappelé, notamment la MAB et Mangeons Mieux, pour nous dire « Il y a 5 hectares, venez voir, on vous présente l’équipe municipale, et rentrez dans le projet ». L’idée était de pouvoir fournir les légumes pour la cantine. Il y a eu un appel à porteur de projet, où on était donc nous et un autre collègue, Rémi, qui souhaitait exploiter uniquement un hectare.
La mairie nous a choisi puisqu’on pouvait exploiter les 5 hectares.

Ensuite il y a eu quelques soucis sur la recherche d’eau. Il y a beaucoup d’eau sur le terrain, mais elle est inexploitable parce qu’elle est dans une couche géologique qui est interdite, donc on n’a pas le droit d’aller forer dedans. Sans eau, le projet tel qu’il était devenait obsolète.
C’est à partir de là qu’on a discuté avec la mairie – puisque le terrain leur appartenait – pour mettre en place quelque chose de plus petit, pouvoir commencer avec l’eau de l’adduction et trouver une solution pérenne par la suite.

Le sujet du maraîchage municipal est arrivé au moment où le projet privé ne pouvait plus se faire. L’idée, c’était de réduire la voilure pour trouver une solution pour l’eau pour ensuite s’agrandir. Pour ça, on a été visiter d’autres fermes municipales, notamment à Pons et Vannes. On a aussi eu beaucoup d’informations sur la première ferme municipale qui a été créée dans le sud entre Cannes et Grasse, où eux sont maintenant à 6 hectares je crois, et où il y a 3 ETP (Équivalent Temps Plein).

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Collectif : Pour le Grand Cognac, à ta connaissance, il y a combien de régies maraîchères ?

Laure : Il n’y en a pas.

Collectif : C’est donc la première ?

Laure : Oui. La plus proche est à Pons, en Charente-Maritime

Collectif : Peux-tu détailler le lien avec les écoles ?

Laure : Pour les écoles, on a un projet qui est pédagogique. C’est aussi le but que l’exploitation soit municipale. Chaque année, il y a plusieurs rencontres avec les classes qui viennent visiter le jardin, en apprendre un petit peu plus sur la biodiversité, comment poussent les légumes. Sur ce qu’ils mangent à la cantine, et où s’est fait, avec un discours sur le local, la saison surtout et sur le bio. Je leur explique souvent comment sont pollinisés les légumes fruits, et qu’il est très important de sauvegarder les petites bêtes notamment les pollinisateurs, puisque sans elles ils ne mangeraient pas de légumes. Ils ne mangeraient pas de courgettes, de tomates…

Collectif : La partie vente directe est arrivée après ?

Laure : Oui, par rapport surtout aux surplus de production. C’était aussi un souhait de certains habitants qui en avait parlé à monsieur Le Maire. Elle a lieu tous les jeudis après-midi de 15H30 à 18H30. Ce créneau a été choisi spécifiquement pour maintenir un lien avec les écoles.

 

Le but c'est le maraîchage sur sol vivant

Laure

Collectif : Comment voudrais-tu voir évoluer la ferme ?

Laure: Le but c’est le maraîchage sur sol vivant : retourner le moins possible le sol pour qu’il ne soit plus seulement un support de culture, mais que ce soit vraiment quelque chose de vivant. Ne pas tuer les bactéries, les micro-organismes, la macrofaune, et qu’il y ait de plus en plus de vie. On va prendre l’exemple des vers de terre : quand les vers de terre ingèrent la matière organique (les déchets de légumes qu’on peut mettre sur les planches ou directement le compost qu’on met pour amender), il se passe une réaction chimique qui permet aux plantes d’absorber mieux les nutriments de la matière organique. Donc c’est vraiment très important de préserver toute la vie du sol parce que tout ça, ça fait un cercle vertueux.

Collectif : Est-ce que tu peux nous dire comment le Collectif Mangeons Mieux t’a aidé dans ce projet?

Laure : Dès la base, puisque c’est Martin Calmettes qui nous a appelé quand on avait abandonné le projet de Saint Symphorien en nous disant qu’il y avait toujours Châteaubernard. C’est via lui et la MAB qu’on est rentrés dans le projet.
Ensuite, Mangeons Mieux a aidé aussi la mairie sur certains aspects administratifs sur la recherche de l’eau. Il y a aussi les chantiers participatifs, auxquels le collectif participe. C’est un moyen de communication important.

 

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Collectif : Est-ce que tu peux nous décrire une journée-type, s’il y en a ?

Laure : Il faut demander à quelle saison !
Parce que la journée type en ce moment, elle est assez administrative. En hiver, on travaille surtout dans les tunnels. Il reste peu de choses dehors, à part les poireaux, les céleris… Il y a beaucoup de nettoyage, beaucoup de préparation pour la campagne suivante : amender les planches de culture grâce à du fumier composté, par exemple. Il y a aussi beaucoup de travail à faire sur l’ordinateur. Définir de quelle quantité de légumes on a besoin, quelle quantité de plants ça induit et où ça va être placé dans le jardin. Cette organisation va permettre d’avoir moins de choses dans la tête une fois que le printemps arrive et que les plans sont prêts. On sait tout de suite où on doit les mettre, sur combien de mètres, combien de planches. C’est s’avancer un petit peu le travail pour le printemps.
Pour le printemps / été, les missions c’est être tout le temps dans le jardin, s’occuper des cultures, planter, tutorer, égourmander. Que la plante ait ce qu’il faut pour pousser et donner les légumes, et puis récolter.

 

J'étais assez contente que les enfants mangent les légumes d'ici, les voir venir, et dire qu'ils apprécient ce qu'ils mangent...

Laure

Collectif : Quelles sont les difficultés auxquelles tu as été confrontée ?

Laure : Il n’y a pas vraiment de difficultés, c’est beaucoup de travail administratif, mais c’est comme dans chaque collectivité.
Sur le plan personnel, avant le maraîchage municipal, la difficulté pour les porteurs de projet c’est le foncier. C’est le plus gros frein. C’est assez difficile de trouver des petites surfaces, parce que les maraîchers n’ont pas besoin de tant que ça. Il y a besoin entre 1 et 5 hectares pour avoir une ferme rentable. Mais ça existe peu comme surface, surtout aux alentours de Cognac. Dans les autres régions c’est souvent des grosses, grosses structures. On parle de céréaliers qui ont 300 hectares ou même d’éleveurs qui ont plus de 100 hectares.
Le deuxième plus gros, c’est l’eau. C’est une problématique puisqu’il faut la préserver, ce qui est logique, et qu’il y en a de moins en moins. Et de moins en moins de bonne qualité aussi. C’est pour ça qu’il faut, à mon avis, de plus en plus de petites fermes bio pour préserver la qualité des eaux souterraines.

Collectif : Une petite exploitation utilise moins d’eau qu’une grosse ?

Laure : Le maraîchage n’utilise même pas 1% de l’eau qui va être utilisée par un gros céréalier, un maïsiculteur par exemple. Et surtout il n’y a pas de résidus chimiques qui retournent dans le sol.

Collectif : Est-ce qu’il a une réalisation dont tu es particulièrement fière ?

Laure : Non, pas spécialement. Je suis contente d’avoir réussi à mener l’exploitation sur un hectare cette année. Malgré le climat c’était un petit peu compliqué au départ, mais j’ai réussi à suivre mon planning de production.
J’étais assez contente que les enfants mangent les légumes d’ici, les voir venir, et dire qu’ils apprécient ce qu’ils mangent.

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Collectif : Quels sont selon toi les plus grands défis de la filière pour les années à venir ?

Laure : Augmenter le nombre de maraîchers. Il y en a très peu en Charente, surtout des bio. Pour moi, c’est vraiment une des questions principales. Qu’il y ait de plus en plus de petites fermes maraîchères, que les gens puissent se fournir en produits locaux et en produits de saison. Oublier que les tomates, ça se mange en hiver.

Collectif : Qu’est-ce qui te donne confiance en l’avenir ?

Laure : Qu’il y ait de plus en plus de besoins. Je pense que les gens commencent à comprendre de nouveau qu’il faut manger de saison, que ça ne sert à rien d’importer des légumes qui viennent de loin et qui ont un gros bilan carbone alors qu’on peut manger sainement ici. Faire un peu comme nos grands-parents : nos bocaux, congeler les sauces tomates de l’été. Revenir un peu à l’ancienne, on va dire, sur la consommation en tout cas.

Collectif : Si c’était à refaire ?

Laure : On referait pareil.

Collectif : Est-ce que tu aurais un conseil à donner à quelqu’un qui voudrait se lancer comme toi ?

Laure : Qu’il parle, qu’il aille voir beaucoup de gens. En parler, c’est vraiment une des clés. Se faire un réseau, apprendre à se connaître et travailler dans des fermes pour déterminer exactement le modèle qu’on veut. Nous, c’est ce qui nous a beaucoup aidé. Discuter avec pas mal de maraîchers et aller travailler dans des fermes de différentes tailles pour qu’on puisse adapter notre système de production.
On a la chance en Charente, via la MAB 16, d’avoir un bon réseau de maraîchers. On est peu, mais c’est plutôt pas mal pour discuter, on se rencontre assez régulièrement. Il y a vraiment une cohésion entre les membres.